L’artisan du futurn’est pas un robot.C’est pire que ça.


On débat de l’automatisation pendant qu’on laisse disparaître les filières.
L’ennemi de l’artisan, ce n’est pas la machine. C’est un système qu’on a tous
choisi.

Les vidéos de robots-maçons font des millions de vues. Les articles sur l’IA qui remplace
le peintre en bâtiment remplissent les fils LinkedIn. Et partout la même question :
l’artisan va-t-il survivre à l’automatisation ?

C’est la mauvaise question. Et en se la posant, on rate complètement ce qui se passe
vraiment.

L’artisan n’a pas attendu les robots pour disparaître

Posez-vous une question simple : la dernière fois que vous avez fait appel à un menuisier
pour votre mobilier, c’était quand ? Pas un cuisiniste. Pas un magasin de meubles avec
un service d’installation. Un vrai menuisier, qui part d’une planche et finit par un meuble
fait pour vous.

Pour la très grande majorité d’entre nous : jamais. Ou il y a très longtemps.

Et ce n’est pas parce qu’un robot nous a pris la place. C’est parce qu’on a collectivement
décidé qu’un autre modèle nous convenait mieux. Plus rapide, moins cher, livrable en
48h.

“On a gentiment fait disparaître l’ébéniste comme on a fait disparaître le
pédiatre : au profit du généraliste. Au lieu du meuble unique, la boîte avec
47 chevilles.”

Le bois qu’on a bradé

L’histoire du bois illustre parfaitement cette mécanique. La Chine a multiplié ses achats
de grumes de chêne français par 8 en 10 ans — pendant que nos artisans menuisiers
peinent à s’approvisionner en matière première de qualité. Résultat : le volume de chêne
disponible pour les scieries françaises a été divisé par deux entre 2007 et 2017, passant
de 2,45 millions à 1,25 million de m3. En 2022, record historique : 30% de la récolte
nationale de chêne est partie en Chine sans transformation.

Le détail qui rend tout ça systémique : entre l’arbre coupé et le meuble livré, il faut
compter 2 à 3 ans de séchage minimum. On consomme aujourd’hui le bois d’il y a 3 ans.
Et les décisions d’export prises aujourd’hui déterminent ce qu’on aura — ou n’aura pas —
dans 3 ans.

Personne ne change la mécanique. On continue d’exporter ce qu’on ne pourra plus
transformer dans 3 ans. Et on se demande pourquoi les derniers ébénistes ferment
boutique.

Mamie Gertrude et le kuxfluxtag

Il y a aussi une part de responsabilité collective plus intime. Ces meubles hérités de nos
grands-parents — qui pesaient un âne mort, qui avaient été repeints quinze fois, qui ne
passaient plus du tout dans le salon d’aujourd’hui — on les a tous vendus pour presque
rien.

Pas par nécessité. Par goût du moment. Parce que pour les soirées pizza, le mobilier en
kit faisait plus frais. Parce que personne voulait se péter le dos en déménagement.

Je ne juge pas. J’ai fait pareil. Mais il faut nommer ce choix pour ce qu’il est : on a
collectivement déclassé le savoir-faire artisanal. On a décidé qu’il n’avait plus la même
valeur.

Le plombier en Maserati a tout compris

Et pourtant. Il existe un artisan du futur. Il roule parfois en Maserati. Et non, ce n’est pas
une provocation.

Ce plombier-là ne chauffe plus le zinc. Il ne rampe plus sous les baignoires à 6h du matin.
Il a des équipes qui gèrent des chantiers au millimètre pour des promoteurs. Il a des
commerciaux qui vendent à Mme Michou sa salle de bain sur catalogue — et sa marge
n’est pas sur la plomberie. Elle est sur le meuble vasque et le robinet thermostatique.

Il a compris quelque chose d’essentiel : le métier a changé de nature. Il n’a pas disparu.
Il s’est transformé.

L’artisan de demain n’est plus exclusivement un exécutant. Il est prescripteur.
Assembleur. Chef d’orchestre. Il ne vend pas sa main d’œuvre à l’heure — il vend une
solution complète, documentée, traçable.

Ni IKEA, ni le robot

La vérité c’est que l’artisan du futur va devoir choisir son camp. Pas entre la tradition et
la modernité — cette opposition-là est stérile. Mais entre deux postures très concrètes.

Soit il joue le jeu du préfabriqué intelligent : il compose sur une base standard, il
accompagne le client, il apporte la brique de personnalisation là où la grande surface ne
peut pas aller. C’est le modèle IKEA augmenté.

Soit il joue le jeu du clé en main premium : il prend en charge tout le projet, il connaît
l’histoire du bien, il facture au livrable et non au temps passé. C’est le modèle du
plombier en Maserati.

Dans les deux cas, une chose ne change pas : il doit arrêter de vendre du temps. Le
temps se compresse, se délocalise, s’automatise. Ce qui ne s’automatise pas, c’est la
connaissance du contexte, la relation de confiance, la responsabilité du résultat.

Les questions qui restent ouvertes — à vous

→ L’artisan du futur fait 100 km pour un chantier ou il reste ancré dans son territoire ?

→ Il gère 40 chantiers simultanément ou il en prend 5 et les traite à fond ?
→ Il facture au temps passé ou au livrable, preuve à l’appui ?

→ Il respecte l’histoire du bien qu’il touche ou il arrive au feeling sur ce qu’il voit ce
jour-là ?

Ces questions n’ont pas de bonne réponse universelle. Elles ont votre réponse. Celle que
vous donnez quand vous choisissez — ou ne choisissez pas — de faire appel à quelqu’un
qui sait faire.


La dernière fois que vous avez choisi l’artisan plutôt que la grande surface, qu’est-ce qui a fait la différence ?

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